Profession windsurfeur

JULES DENEL

Contacté quelques jours plus tôt, c’est sur la terrasse d’un café lillois que Jules Denel m’a donné rendez-vous entre deux sessions à Wissant. Professionnel depuis ses 18 ans, 7e mondial en 2013, 15e en 2018 et 14e de la saison qui vient de s’achever à Hawaï, il s’est imposé parmi les meilleurs mondiaux en vagues.
Pendant plus d’une heure, il se confiera sur sa passion, sans langue de bois. Loin du sport business et de l’image qui colle à la peau des windsurfeurs, Jules porte un regard avisé sur son sport. Une phrase retiendra particulièrement mon attention : « Naviguer dans des endroits dangereux et radicaux fait partie de notre sport, tu sais à quoi t’attendre et tu essaies de t’y préparer (…). Le plus dur mentalement, c’est que tout peut s’arrêter du jour au lendemain (…).
On a quasiment aucune marge de manoeuvre, si tu fais une mauvaise année et que tes sponsors ne renouvellent pas tes contrats, ta carrière peut être terminée ».
Entretien.

— Jules, tu es né le 17 mai 1990 à Lille, à 130 kilomètres des premiers spots… rien ne te prédestinait à devenir l’un des meilleurs windsurfeurs de la planète. Raconte-nous ton histoire !
— J’ai commencé la planche à 8 ans, à Wissant, avec mon père… j’ai accroché tout de suite. On y allait souvent, c’était sa passion. Je faisais beaucoup de tennis à l’époque et je suis parti en Tennis Etudes au collège. En parallèle, j’ai fais mes premières compétitions de planche. Au lycée, j’ai décidé de bifurquer sur un cursus de Planche à voile Etudes. J’ai donc quitté Lille pour rejoindre un internat basé à Boulogne-sur-mer. J’ai rapidement eu de bons résultats, mes premiers titres de Champion de France junior et deux titres de Champion du monde junior.
En 2008, à 18 ans, j’ai participé à ma première compétition sur le Pro Tour au Cap Vert. J’avais fait le choix d’abandonner les épreuves de slalom pour me spécialiser en vague, l’épreuve reine. Ça s’est super bien passé, je me suis qualifié pour les autres manches de la Coupe du monde sans devoir passer par les qualifications et je finis l’année à la 38e place mondiale. J’ai progressé ensuite chaque année - top 30 à 20 ans, 22e mondial à 21 ans - jusqu’au 7e rang mondial en 2013, après deux titres de Champion de France en 2011 et 2012. Et l'année dernière, je finis 15e. Je suis un compétiteur depuis toujours, c’est vraiment ce qui m’a permis de progresser, c’est ce qui me fait avancer et continuer. Je ne suis pas un surdoué qui en est arrivé là les mains dans les poches, j’ai du faire mes preuves, je suis passé par le travail et je dois continuer à bosser pour progresser. J’ai pris mes opportunités quand il fallait les prendre, j’ai progressé par étape, sans me prendre la tête. Je ne viens pas des Canaries ou d’Hawaii. Ce n’est pas facile de naviguer toute l’année dans le Nord. En hiver, malgré le froid, tu dois aller bosser, tu es souvent seul à l’eau. Si aujourd’hui je peux me permettre de voyager pour m’entraîner dans de meilleurs conditions, je n’en avais pas les moyens au début de ma carrière. Cela m'a forgé une personnalité et un mental.

— Le windsurf est un sport très exigeant d’un point de vue physique. Comment gères-tu ta préparation et le suivi médical ? Tu es suivi par un staff ?
— Non, je me débrouille seul. Certains proches me donnent des conseils, mais je n’ai pas de préparateur physique, de coach, de kiné, d’agent ou d’attaché de presse. Un kiné ou un
osthéo est présent sur chaque manche de coupe du monde, mais quand tu te blesses, tu fais comme tout le monde, tu vas voir un médecin ou un spécialiste. Le windsurf, ce n’est que de la démerde. Tu es seul, tu cherches les sponsors, tu réserves les billets d’avion, les hébergements, les voitures de location, tu gères tes budgets et les relations avec la presse… Quand je rentre chez moi après une épreuve ou un entraînement, je n’ai pas de bac de cryothérapie pour récupérer, je ne me contente pas de checker mon portable et de sortir. Ma vie ne se limite pas à partir sur de belles plages. Mais très honnêtement, cela a été une super école de la vie, cela m’a appris à me débrouiller, à être rapidement indépendant. Pour répondre à ta question, je ne fais pas de musculation, j’axe ma préparation sur le travail de fonds et la résistance musculaire. Je bosse beaucoup en salle Et depuis quelques mois je travaille la préparation mentale avec Eric Boitel de Brikx Consulting.

— On connait l’importance de la diététique dans le sport de haut niveau. Tu suis également un régime alimentaire spécifique ?
— Plus jeune, je m’en foutais un peu. Maintenant, j’essaie de bien manger et je le ressens vraiment dans ma navigation, en entraînement et en compétition. Quand je m’alimente bien, je me sens mieux physiquement et au lieu de bien naviguer une heure, je navigue bien deux heures, deux heures et demi. Je bosse mieux, je me blesse moins… donc maintenant je fais vraiment attention. Si je fais des excès, j’essaie de me mettre au carré pendant plusieurs jours derrière, de manger des légumes.
Au-delà des aspects physiques et nutritionnels, le windsurf est également un sport  extrêmement exigeant d’un point de vue mental.

— Comment te prépares-tu à affronter des vagues comme Jaws ? Comment gères-tu le risque ?
—Le plus dur mentalement, c’est que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. On donne tout pour ce sport mais on ne gagne pas beaucoup d’argent, mis à part le top 3 mondial, tandis que les contrats avec les sponsors courent sur une année, maximum deux ans. On a quasiment aucune marge de manoeuvre, si tu fais une mauvaise année et que tes sponsors ne renouvellent pas tes contrats, ta carrière peut être terminée. C’est ensuite compliqué de repartir dans le monde « normal », alors que tu n’es pas allé au bout de ton truc. Il y a 6 étapes de coupe du monde par an, sur ces 6 étapes tu peux avoir des conditions radicalement différentes, tu peux tomber contre n’importe qui et tu n’as que 10 minutes de heat. Une saison se joue au détail. La pression en heat est monstrueuse, mais il faut savoir faire abstraction, se libérer totalement et donner le maximum. C’est la partie mentale la plus dure à gérer de notre métier, bien au-delà de la gestion du danger. Dans le football, par exemple, les pros sont sous contrat sur 4 ou 5 ans, avec des salaires élevés… le pire qui puisse leur arriver, au-delà des blessures, c’est de se retrouver sur le banc. Un windsurfeur - certes, c’est un autre monde - travaille dur pour pouvoir continuer à courir sur le circuit d’une année à l’autre, sans gagner beaucoup d’argent.

«


..Wissant, « la Mecque » du windsurf en France voire en Europe ! C’est à Wissant que tout a commencé, que je suis monté sur une planche pour la première fois.».

— Quelles sont tes ambitions pour les prochaines saisons ? Quels sont tes atouts et les points sur lesquels tu dois travailler pour y parvenir ?
— Mon but est d’arriver au meilleur niveau possible. Dans mon plan de carrière ultime, l’objectif est de finir sur le podium mondial entre 30 et 35 ans… mais je ne me fixe pas de limite. Être entré dans le Top 10 mondial et y entrer régulièrement, c’est déjà un rêve.
Je sais que je dois être plus rigoureux dans ma préparation, sur mon matériel et dans ma navigation. Je suis peut-être trop en mode « freestyle », mais j’aime bien être comme ça et je l’ai toujours été. Les meilleurs sportifs, dans tous les sports, sont les plus sérieux… je me laisse vivre quand même, j’aime bien voir mes potes, sortir, ça fait partie de moi. Je pense être un gros bosseur quand il faut bosser, mais je sais aussi me détendre, sur certaines périodes je suis moins concentré sur le windsurf. S’il faut s’entraîner, aller courir, je suis là, mais j’aime bien voir autre chose. J’ai envie de découvrir d’autres aspects de la vie, de profiter de ma jeunesse tout en étant concentré à 100% sur mes objectifs.


— A quoi ressemble la vie d’un windsurfeur pro en dehors des périodes de compétition ?
— Je rentre à Lille en fin de saison, en décembre pour les fêtes de fin d’année, l’occasion de passer du temps avec ma famille. Début janvier, je pars en Afrique du Sud pendant un mois et demi. Je suis dans le nord au mois de Mars, en avril je pars un mois à Hawaii pour faire les photos du nouveau matériel. En mai et juin je suis dans le nord, les bonnes conditions reviennent et il fait meilleur donc je peux m’entraîner à Wissant. Ensuite la saison reprend.
Quand j’ai le temps, je m’implique également dans le respect de la nature, j’essaie de sensibiliser les gens par mes voyages et d’organiser des ramassages de déchets sur la plage. A côté je m’entraîne et je gère mes trucs perso, donc je suis bien occupé. Fin juin, je pars généralement aux Canaries pour me concentrer sur la saison qui débute en juillet.
Pendant la saison, je cale de temps en temps des trips photos entre les épreuves, avec d’autres windsurfeurs pros. On part dans des endroits inconnus et déserts, comme l’Islande et le Mozambique, pour découvrir de nouveaux endroits et nous montrer dans les magazines.

— Parle-nous de tes spots favoris…
— J’adore Cap Town en Afrique du Sud ! J’y vais tous les ans en janvier, en mode détendu pour décompresser et naviguer avec mes potes. La vie y est facile et pas chère, il y a des endroits magnifiques à découvrir et énormément de choses à faire en dehors des sessions sur l’eau. Il y a d’autres endroits canons… le Cap Vert c’est ouf pour les conditions sur l’eau, les Canaries c’est également super pour s’entraîner. Hawaii c’est bien, mais j’aime un peu moins. C’est très américain, le rythme de vie est différent - windsurf du matin au soir et à 18h00 tout s’arrête - et me convient moins. Les conditions sont terribles à Hawaii, mais la vie y est très chère. En comparaison, le budget est identique pour à peine 20 jours à Hawaii et deux mois en Afrique du Sud, en profitant davantage de la vie.
Et il y a Wissant, « la Mecque » du windsurf en France voire en Europe ! C’est à Wissant que tout a commencé, que je suis monté sur une planche pour la première fois. Je me rappelle mes premières sessions, mes premiers sauts. S’il n’y avait pas eu Wissant, j’aurais fait des études, du tennis, j’aurais été un citadin… je dois ce que je suis aujourd’hui à Wissant. En dehors des épreuves et des voyages, je vis entre Lille et Wissant. De par son enclavement entre les 2 caps - Gris-Nez et Blanc-Nez -, Wissant offre des conditions de navigation exceptionnelles. Depuis trois ou quatre  ans, les conditions y sont terribles pour s’entraîner !

— Tu vis de ta passion, de ton métier de windsurfeur professionnel ?
— J’en vis depuis mes 18 ans. Les premières saisons étaient vraiment dures, mes budgets étaient serrés, je ne pouvais pas me permettre de partir en Afrique du Sud l’hiver et de programmer des trips pendant l’année. Je me contentais de faire les étapes de Coupe du Monde, de m’entraîner et de faire les meilleurs résultats possibles. Depuis que j’ai signé chez Neil Pryde et JP Australia, j’ai un suivi beaucoup plus important, cela aide beaucoup pour s’entraîner dans de bonnes conditions, faire de l’image et avoir un suivi médiatique.
On ne gagne pas des millions pour autant, je gagne de quoi faire ma saison correctement, en m’entraînant convenablement. J’ai 29 ans, mon but n’est plus de finir l’année sans argent mais de construire une relation avec les sponsors sur plusieurs années...

Je me fous de dormir sur un canapé quand je pars en compétition ou en trip, je ne peux pas me payer de grands hôtels mais mon but est d’avoir le budget pour être au maximum de mon potentiel sur les compétitions et m’entraîner plus souvent dans de bonnes conditions. Tu peux naviguer dans le nord toute l’année, mais en hiver, c’est parfois l’enfer, tu es gelé au bout d’une heure, malgré la cagoule et les gants, et tu te blesses plus facilement.
Une saison coûte chère. Sur les épreuves de Coupe du Monde, tout est à notre charge, les billets d’avion, le logement, les excédents de bagages… Depuis 2 ou 3 ans, j’arrive à mettre un peu d’argent de côté, mais ce n’est pas énorme. Cela me sert davantage pour repartir sereinement l’année suivante. On est loin de rouler sur l’or, mais ça fait partie du truc.

— En résumé, on peut dire que tu as une vie de rêve ?

— C’est une vie de rêve parce qu’on voyage, on rencontre plein de gens, on va dans des endroits magnifiques, la plupart du temps on est au soleil… mais, comme je te le disais, tout n’est pas rose non plus. Tu t’occupes de tout toi-même, mais tu dois quand même être en permanence à 100%. Tu n’as pas le droit d’avoir une mauvaise année sinon ta carrière peut s’arrêter du jour au lendemain. Il faut mériter cette vie de rêve, c’est beaucoup de boulot, beaucoup de temps passé dans le froid, beaucoup de dépassement de soi, beaucoup de prises de risque… je suis plutôt fier d’en être arrivé là aujourd’hui.
On est des vendeurs de rêve, le but est de ne montrer que les bons côtés. J’ai de la chance de vivre cette vie, mais il y a davantage de mauvais côté qu’on pourrait le penser. Il y a beaucoup plus de contraintes que dans l’imaginaire des gens. Beaucoup nous prennent pour des branleurs, pour des gars qui passent leur temps en tongs à la plage, à glander au soleil et à surfer quand il y a des vagues… sauf que ce n’est pas du tout, du tout ça. Encore moins maintenant car il y a une grosse concurrence, c’est vraiment dur de percer et de garder le niveau, tout en gérant correctement sa carrière. Les windsurfeurs ont certainement beaucoup plus les pieds sur terre que beaucoup d’autres sportifs…

novembre 2019

Photos utilisées avec l'autorisation de Jules Denel